jeune fille comédienne

Un horaire de ministre à 10 ans  !

Il y a quelques années, j’ai fait la connaissance d’une fillette ‒ appelons-la Martine* pour des raisons de confidentialité ‒ lors d’un tournage où j’assurais la direction d’acteurs des enfants (coaching). La mère de Martine me racontait alors fièrement que sa fille faisait des tournages et participait à des compétitions de natation depuis l’âge de quatre ans. La petite était alors âgée de 10 ans, mais semblait n’en avoir que huit.

Martine avait un rôle principal dans cette série qui se tournait très rapidement, à raison d’un épisode par jour. Il s’agissait d’une série reposant principalement sur le jeu des enfants : ceux-ci apparaissaient dans presque toutes les scènes de chaque épisode.

Martine a énormément travaillé sur ce plateau. À titre d’exemple, pour le tournage du pilote de cette série, en un seul jour elle a tourné pendant 12 heures.

De mai à septembre, tout le long de la période sur laquelle s’est échelonné le tournage, elle enregistrait deux scénarios par semaine, ce qui impliquait souvent des journées consécutives de 10 heures chacune, parfois davantage. De plus, elle avait dû répéter ces textes-là le lundi ou le mardi ; qu’elle tournait ensuite le mercredi et le jeudi.

Lors des répétitions, elle devait déjà savoir son texte par cœur, ce qui signifiait qu’elle avait dû s’appliquer à mémoriser ses répliques avant la répétition.

Précisons également que la petite demeurait en banlieue de Montréal. Elle devait donc se lever très tôt, vers quatre heures trente du matin, afin d’être sur le plateau à temps pour l’étape du maquillage, à six heures. Lorsque la petite entrait en studio pour travailler : la mère en profitait pour aller se recoucher, épuisée, sur le divan d’une salle attenante…

À l’horaire de Martine, s’ajoutait bien entendu l’école. Elle manquait des cours et devait reprendre la matière qu’elle n’avait pas vue, et se remettre à jour dans les devoirs qu’elle n’avait pas eu le temps de faire. Fin juin, pendant les examens de fin d’année, alors que normalement la plupart des enfants sont épuisés simplement parce qu’ils en arrivent à la fin de l’année scolaire, et qu’ils ont des examens… Martine, elle, était en plein tournage.

Mais en plus, elle participait à des compétitions de natation… Durant cette même période de cinq mois de tournage, Martine a d’ailleurs eu sept compétitions. Là encore, elle devait performer. Notons, au passage, que cela impliquait aussi bien des heures d’entraînement…

Lors des répétitions et des tournages suivant ces compétitions-là, la petite était bien sûr exténuée. Elle en avait même du mal à travailler. Par exemple, elle avait souvent des blancs de mémoire, et éprouvait régulièrement de la difficulté à se concentrer. Elle ratait même occasionnellement ses scènes, qu’on devait alors reprendre plusieurs fois, et la pression s’intensifiait. Martine en était bien sûr consciente, et devenait très stressée, visiblement tendue.

La mère de la petite n’avait pas d’emploi : son « travail » était d’accompagner sa fille sur les plateaux. On sentait que les tournages et les compétitions de natation de sa fille étaient comme des « bouées de sauvetage », pour cette mère. En fait, quand quelqu’un lui demandait ce qu’elle avait fait de beau dernièrement cette maman répondait qu’elle avait eu des tournages et des compétitions. Elle parlait d’ailleurs des activités de sa fille comme s’il avait été question des siennes. Elle ne se cachait pas non plus pour dire qu’elle aurait aimé être comédienne elle aussi et répétait souvent à sa fille qu’elle était chanceuse de pouvoir jouer ainsi.

Quand elle parlait de la loge et de l’agent de la petite, elle les présentait comme étant sa loge, son agent, etc. Elle ne s’insurgeait jamais, même lorsque sa fille faisait de trop longues journées. Oui, parfois, elle donnait l’impression d’être « tannée », mais jamais au point d’aller voir la directrice de production et d’exiger une diminution de la charge de travail quotidienne de Martine, ou un allégement des conditions de tournage. Non. Et plus d’une fois, je l’ai entendue dire, à l’époque : « Moi, je me dis qu’il y a beaucoup de monde qui rêve de faire ça. Nous, on a la chance de le faire, donc on ne va pas se plaindre… »

Je pense sincèrement que cette jeune fille savait que ses tournages étaient un véritable exutoire pour sa mère. Les enfants sont très perceptifs, mais veulent à tout prix plaire à leur parent. Le problème, ici, c’est qu’il n’y avait pas d’ouverture, à l’endroit de Martine, pour qu’elle puisse dire qu’elle ne voulait plus être comédienne. Elle avait intériorisé que ces activités rendaient sa mère heureuse ou, du moins, l’aidaient à ne pas sombrer. Alors, elle se devait de les faire : sinon sa mère risquait de s’effondrer, se disait-elle probablement.

Par contre, la fillette avait quand même parfois le courage de s’affirmer. À deux reprises, j’ai surpris une altercation entre la mère et la fille. La petite était fâchée parce que sa mère l’avait inscrite à une audition, entre ses tournages. Martine lui disait alors, d’un ton mécontent : « Non, je veux pas y aller, que je t’ai dit ! Je te l’avais dit que je voulais pas y aller !!! Je veux pas, bon… » Sa mère, mal à l’aise de constater que j’avais entendu, lui avait répondu : « Tu vas être contente, après… Tu vas me remercier… »

J’étais alors intervenue délicatement, en précisant que si sa fille lui disait cela, c’était important : elle devait l’écouter. Je tentais d’attirer son attention sur le fait de jouer dans cette série, plus les compétitions de natation, plus l’école : c’était déjà beaucoup.

Plus tard, j’ai demandé à la petite si elle était allée passer l’audition. Elle m’a confirmé que oui…

Votre enfant a-t-il un horaire de ministre ?

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